Où
vont-ils tous ?
Angleterre, août 1914
Le temps se fige. Mystérieusement,
le souffle du vent se dissipe et la chaleur étouffante de ce mois d’août tombe
sur mon dos. Le bruissement des feuilles du grand chêne qui trône au milieu de
notre propriété s’estompe, le chant des oiseaux aussi, comme si la vie fuyait
notre jardin. Même les lourds nuages chargés de colère interrompent leur course
folle dans le ciel et s’apprêtent à retarder leur profond grondement. Je cligne
des yeux : ce silence me fait peur.
Maman dit que, probablement, il va
y avoir la guerre. Je ne sais pas ce que c’est : est-ce qu’une petite
fille de six ans doit le savoir ? En tout cas, ça a l’air assez grave. Je
ne sais pas non plus pourquoi : quelque chose à propos d’un espèce de duc
qui s’est fait tirer dessus, dans un endroit très loin. Je ne vois pas pourquoi
ça devrait nous concerner, mais Papa dit qu’on sera tous dans le coup
quand même. Moi, je pense que rien ne changera. Non, pas ici. Notre havre de
paix est bien trop loin de cet endroit
bizarre.
Je ramasse dans l’herbe sèche ma
vieille poupée de porcelaine et rejoins les miens qui se sont réfugiés à l’ombre du
grand chêne pour échapper à la chaleur écrasante. Il y a mon oncle de Londres.
Depuis son arrivée, mes parents ne sont plus aussi heureux, comme s’il avait
apporté avec lui une portion de malheur. Je le vois bien : Papa et Maman
sont si soucieux qu’ils ont oublié comment on sourit. Si leurs lèvres
s’élargissent mécaniquement, leurs yeux ne partagent pas le bonheur du moment.
Immobiles, ils sont assis à une
petite table de fer forgé blanc. Ils ne parlent pas. Papa est habillé comme
pour un jour de fête mais rien sur son visage ne laisse transparaître de la
gaité. Il tient une tasse de thé entre ses doigts, il n’en a pas bu une seule
goutte. Maman porte une simple robe blanche et ses cheveux sont relevés en
chignon. Elle fait ça quand elle n’a pas le temps. Ils ne voient pas que je les
observe. Seul mon oncle se tourne, et me fait signe de me taire. Je ne
comprends pas. Je lui en veux. Après tout, n’est-ce pas de sa faute ?
Pourquoi n’est-il pas resté chez lui avec son malheur ? Je ne dis
rien : l’étrange mutisme qui frappe mes parents semble me toucher aussi.
Soudain, Papa se lève et il part.
Maman reste encore un peu à table, et se met à pleurer. Finalement, après avoir
séché ses larmes, elle me prend par la main et nous descendons au village.
Là-bas, partout, il y a des hommes en uniformes kaki, une musique militaire
attaque une marche entraînante et scandée. Les pulsations de la grosse caisse
retentissent par le village. Des enfants courent partout : certains
marchent au pas dans toutes les directions avec un manche à balai sur l’épaule,
d’autres sont penchés aux fenêtres et agitent des drapeaux.
Sur la place pend mollement, le
long d’un mât blanc, un drapeau britannique. Un officier fend la foule. Il
ôte son képi et s’essuie le front d’un revers de main. C’est alors que je le
reconnais : c’est mon père. Il m’embrasse sur le font et enlace Maman.
Puis il se retourne et part avec les autres.
Maman me caresse les cheveux, m’embrasse,
réprime un sanglot et étouffe mes oreilles si bien que je n’entends plus les
cloches qui s’entrechoquent au loin. Mon esprit s’apaise et je regarde le
cortège d’hommes qui partent. Finalement, d’une voix hésitante, je lui
demande :
« Maman, où vont-ils
tous ? »
Elle saisit un mouchoir blanc et
s’essuie le tour des yeux. Elle tente un pâle sourire. Comment peut-elle
expliquer à un enfant de six ans ce qu’est la guerre ? Je vois qu’elle
cherche désespérément ses mots pour m’expliquer quelque chose qui n’est pas de
mon âge. Puis devant mon insistance croissante, elle me répond de la manière la
plus simple et la plus vraie :
« Ils vont à leur perte, ma
chérie. »