Un jour, je fus punie. C'était, je crois, pour
avoir trébuché et avoir heurté la principale du collège. Je m'étais poliment
excusée, mais elle avait continué à me fixer de ses petits yeux noirs, froids
et cruels. J'avais baissé le regard, ne pouvant soutenir un instant de plus le
sien, et je m’étais aperçu que mes lacets était défaits. Je les avais maudits,
et j’avais relevé la tête.
« Vous êtes collée. »
Cette phrase, juste cette phrase. Autour de moi,
les collégiens tournoyaient comme au ralenti, mais ils n’étaient que des ombres
floues et colorées, des fantômes… Le regard vide, je fixai cette lente tempête
teintée de mille couleurs. J’étais anéantie. J’aurais voulu être à cent mètres
sous terre, si seulement elle avait pu m’avaler !
Soudain, la principale, me saisit violemment le
bras, et me traina à travers la cour de récréation. Les autres élèves nous
regardèrent, visiblement étonnés. Je n’étais pas réputée pour être une élève
perturbatrice, bien au contraire !
La principale, m’enferma elle-même dans la salle
d’étude vide, me donna une tonne d’équations à résoudre, tourna la clé, me
laissant seule entre ces murailles sales, zébrées d’une multitude de fissures,
devant un vieux planisphère qui avait la jaunisse et un tableau blanc. Il y
avait aussi un présentoir branlant couvert de quelques vieux manuels aux pages
cornées et déchirées. Je commençai à déambuler dans la salle : je n’avais
aucune envie de faire ces équations incompréhensibles ! J’allais d’une
table à l’autre, et lisait les petits mots gravés dessus.
Je m’approchai ensuite du bureau, et en ouvrai le
tiroir. Rien. Enfin, pas grand-chose. Quelques vieilles feuilles à moitié
jaunies, une règle, une paire de ciseaux rouillés, un stylo qu’on avait rongé à
son extrémité, le cadavre d'un lézard, des mots-croisés et une sarbacane faite avec un effaceur.
Puis j’allais vers la fenêtre. Entre le mur et le
radiateur, un livre. J’en voyais le dos. Je m’écorchai les doigts à essayer de
le retirer. Rien à faire. J’allais céder au désespoir, mais une idée me
traversa l’esprit. A l’aide de la règle, je parvins enfin à faire sortir le
livre de derrière le radiateur. L’épaisse couche de poussière recouvrait sa
tranche. Il semblait assez ancien. Je tenais le volume entre mes mains et j’en
regardais le titre : ROBINSON CRUSOÉ.
Il faisait nuit. Ça m’était apparu d’un seul
coup. Combien de temps avais-je passé dans le livre ? Quelle heure
était-il ? Je ne le savais pas. Mais peu m’importait. Je me frottai les
yeux. J’avais le cou brisé, la nuque endolorie : j’étais restée penchée
sur les chapitres, suspendue à chaque mot, dévorée par ma curiosité insatiable.
Je repris ma lecture. Les lettres s’effacèrent, les lignes se mêlèrent, je
saisis encore un bout, la fin d’un mot… Puis aucun n’arrivait jusqu’à mes yeux.
J’étais collée aux flancs de Robinson Crusoé,
étreinte par une émotion si intense et profonde. J’étais là, mais il ne me
voyait pas. Je cavalais à ses côtés, entre les grands arbres de la forêt dense.
Je n’étais plus assise dans ma prison aux remparts ternes, mais ailleurs. Quand
ici la lune se montrait dans un pâle halo de lumière blanche, je faisais voler
dans un ciel azur tous les oiseaux de son île ! Et, du coin de l’œil, quand
je voyais, par la fenêtre, la silhouette d’un peuplier planté devant le
collège, j’apercevais en fait le mât de son navire ! Je peuplais la salle
vide et silencieuse de tous mes songes, comme lui peuplait l’horizon de ses craintes
et de ses maigres espoirs. Ensemble, nous pensions à l’éternelle solitude. Et
nous nous demandions où nous allions faire pousser notre blé nourricier pour
faire le pain de chaque jour.
Mon ventre gargouilla, et quelque chose commença à me tenailler les
entrailles : j’avais très faim !
Allais-je être réduite à croquer les lézards qui
gambadaient sur les murailles fangeuses de ma geôle ? Comment allais-je
faire naître le feu qui réchauffe, protège et réconforte ? J’avais soif
aussi. Pas de fruits exotiques, de melons, de raisins ! Ah, lui au moins,
avait une poignée de biscuits qui provenait de navires naufragés !
Clic, clac ! On farfouillait la serrure.
« Florence ? Qu’est-ce que tu fais là ?
me demanda le pion qui venait d’entrer. Tes parents sont morts d’inquiétude !
Viens, je vais te ramener chez toi…
- … »
Je n’avais rien répondu. Je n’en eus pas le
courage. Personne ne savait donc que… ? Ruminant d’amères pensées, je
suivis le surveillant. Je serrai le livre contre mon cœur. En jetant un regard
sur la couverture, j’eus l’impression que Robinson Crusoé me souriait. Il n’était
plus seul.