dimanche 14 septembre 2014

Évasion


Un jour, je fus punie. C'était, je crois, pour avoir trébuché et avoir heurté la principale du collège. Je m'étais poliment excusée, mais elle avait continué à me fixer de ses petits yeux noirs, froids et cruels. J'avais baissé le regard, ne pouvant soutenir un instant de plus le sien, et je m’étais aperçu que mes lacets était défaits. Je les avais maudits, et j’avais relevé la tête.
« Vous êtes collée. »
Cette phrase, juste cette phrase. Autour de moi, les collégiens tournoyaient comme au ralenti, mais ils n’étaient que des ombres floues et colorées, des fantômes… Le regard vide, je fixai cette lente tempête teintée de mille couleurs. J’étais anéantie. J’aurais voulu être à cent mètres sous terre, si seulement elle avait pu m’avaler !
Soudain, la principale, me saisit violemment le bras, et me traina à travers la cour de récréation. Les autres élèves nous regardèrent, visiblement étonnés. Je n’étais pas réputée pour être une élève perturbatrice, bien au contraire !
La principale, m’enferma elle-même dans la salle d’étude vide, me donna une tonne d’équations à résoudre, tourna la clé, me laissant seule entre ces murailles sales, zébrées d’une multitude de fissures, devant un vieux planisphère qui avait la jaunisse et un tableau blanc. Il y avait aussi un présentoir branlant couvert de quelques vieux manuels aux pages cornées et déchirées. Je commençai à déambuler dans la salle : je n’avais aucune envie de faire ces équations incompréhensibles ! J’allais d’une table à l’autre, et lisait les petits mots gravés dessus.
Je m’approchai ensuite du bureau, et en ouvrai le tiroir. Rien. Enfin, pas grand-chose. Quelques vieilles feuilles à moitié jaunies, une règle, une paire de ciseaux rouillés, un stylo qu’on avait rongé à son extrémité, le cadavre d'un lézard, des mots-croisés et une sarbacane faite avec un effaceur.
Puis j’allais vers la fenêtre. Entre le mur et le radiateur, un livre. J’en voyais le dos. Je m’écorchai les doigts à essayer de le retirer. Rien à faire. J’allais céder au désespoir, mais une idée me traversa l’esprit. A l’aide de la règle, je parvins enfin à faire sortir le livre de derrière le radiateur. L’épaisse couche de poussière recouvrait sa tranche. Il semblait assez ancien. Je tenais le volume entre mes mains et j’en regardais le titre : ROBINSON CRUSOÉ.

Il faisait nuit. Ça m’était apparu d’un seul coup. Combien de temps avais-je passé dans le livre ? Quelle heure était-il ? Je ne le savais pas. Mais peu m’importait. Je me frottai les yeux. J’avais le cou brisé, la nuque endolorie : j’étais restée penchée sur les chapitres, suspendue à chaque mot, dévorée par ma curiosité insatiable. Je repris ma lecture. Les lettres s’effacèrent, les lignes se mêlèrent, je saisis encore un bout, la fin d’un mot… Puis aucun n’arrivait jusqu’à mes yeux.
J’étais collée aux flancs de Robinson Crusoé, étreinte par une émotion si intense et profonde. J’étais là, mais il ne me voyait pas. Je cavalais à ses côtés, entre les grands arbres de la forêt dense. Je n’étais plus assise dans ma prison aux remparts ternes, mais ailleurs. Quand ici la lune se montrait dans un pâle halo de lumière blanche, je faisais voler dans un ciel azur tous les oiseaux de son île ! Et, du coin de l’œil, quand je voyais, par la fenêtre, la silhouette d’un peuplier planté devant le collège, j’apercevais en fait le mât de son navire ! Je peuplais la salle vide et silencieuse de tous mes songes, comme lui peuplait l’horizon de ses craintes et de ses maigres espoirs. Ensemble, nous pensions à l’éternelle solitude. Et nous nous demandions où nous allions faire pousser notre blé nourricier pour faire le pain de chaque jour.
Mon ventre gargouilla, et quelque chose commença à me tenailler les entrailles : j’avais très faim !
Allais-je être réduite à croquer les lézards qui gambadaient sur les murailles fangeuses de ma geôle ? Comment allais-je faire naître le feu qui réchauffe, protège et réconforte ? J’avais soif aussi. Pas de fruits exotiques, de melons, de raisins ! Ah, lui au moins, avait une poignée de biscuits qui provenait de navires naufragés !
Clic, clac ! On farfouillait la serrure.
« Florence ? Qu’est-ce que tu fais là ? me demanda le pion qui venait d’entrer. Tes parents sont morts d’inquiétude ! Viens, je vais te ramener chez toi…
-  … »
Je n’avais rien répondu. Je n’en eus pas le courage. Personne ne savait donc que… ? Ruminant d’amères pensées, je suivis le surveillant. Je serrai le livre contre mon cœur. En jetant un regard sur la couverture, j’eus l’impression que Robinson Crusoé me souriait. Il n’était plus seul.

1 commentaire:

  1. Oui, je me rappelle.. Cela s'est passé un Vendredi !
    Très beau texte très bien écrit
    PaPa

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