vendredi 14 février 2014

La nuit du chant des loups



Un soir, j’avais quatorze ans et je ne résistais plus à l’envie de comprendre ce que mon maître aimait dans les nuits, ces nuits où la lune est pleine, où elle se lève dans le ciel sombre et cernée de son halo d’une lumière pâle, elle illumine les mystères. Ce soir-là, le comte m’avait invité à l’accompagner en forêt.
- La lune est pleine, le ciel est dégagé. N’est-ce pas l’idéal, Georgiu, pour découvrir la face nocturne des choses et leur beauté ?
Je n’ai pas osé dire à mon maître que je tremblais déjà de crainte à l’idée d’errer dans la pénombre du sous-bois. Je n’ai rien laissé paraitre et l’ai suivi au cœur des ténèbres de cette nuit qui restera gravée à jamais dans mon esprit.
Dans l’obscurité, je devinais à peine la forme des arbres, mais voyais leurs ombres danser autour de moi… Mon cœur battait à tout rompre, des gouttes de sueur perlait sur mon front.  Les frôlements d’une aile, un cri, un crissement de la fine couche de neige recouvrant l’humus de la terre endormie, le sifflement du vent, les branches qui m’accrochaient ou qui se balançaient,  langoureuses… J’étais sur le qui-vive, me méfiant de tout.
Soudain, un regard me transperça, tel une lance. Je me retournai et vis une paire d'yeux en amandes qui luisaient. Des yeux couleur braise, soulignés de noir comme s'ils avaient étés maquillés. Sous ses yeux se dessinait un long museau se terminant par une gueule entrouverte, hérissées de dents blanches et aussi pointues que des poignards, où palpitait une longue langue couleur cerise. Sa tête était surmontée de petites oreilles velues. Le reste de cette apparition était un corps maigre mais puissant, perché sur quatre pattes. Tout au bout, il y avait une queue diabolique, aussi touffue que celle d'un écureuil ou d'un renard. L'ennui, c'est qu'elle n’appartenait ni à l'un, ni à l'autre...
Serein, mon maître avançait entre les pins. N’avait-il donc pas vu le grand loup blanc qui semblait monter la garde ? J’essayai  de l’avertir mais ma gorge serrée ne laissa sortir aucun son, même pas un pauvre petit cri étranglé. Malgré la peur panique qui figeait mes membres, qui me laissait livide, je résistais à l’envie de prendre la main squelettique du comte. Recherche puérile de réconfort, de protection…
Mais ses mains étaient glacées. Glacées comme la mort, comme la pierre tombale, comme le corps de mon oncle Pietru que j’avais dû embrasser à l’enterrement. Ce froid me répugnait. Mon maître s’en était rendu compte, et restait distant. Je pense qu’il souffrait de cette barrière entre lui et moi, l’un des êtres qu’il ait vraiment aimés. Je tenais beaucoup à lui, mais l’image de mon oncle gisant à terre s’imposait à moi.
Un frisson me parcourut l’échine. La meute des loups nous encercla, le comte et moi, s’assit autour de nous et commença à moduler la languissante complainte. J’eus l’impression que les notes de cette triste mélodie dansaient avec le vent.
Dracula me fit signe de ne plus bouger et avec un calme troublant, presque désarmant dans cette situation que je trouvais critique, il dit de sa voix profonde :
- Écoute le chant de la nuit. Écoute le chant des loups. Rien n’est plus beau, plus poignant, les nuits où la lune est pleine, lorsque le ciel scintille doucement. C’est la voix des étoiles.
J’écoutais. Le Cosmos m’appelait, je crus deviner la présence de quelqu’un qui semblait veiller sur moi. Les constellations du grand firmament m’avaient choisi. Je me sentis comme aspiré par la spirale du temps. Je perçus la bonté du comte, sa solitude. Je me demandais si je reverrais le loup au museau gris fer. Jamais, sans doute. On ne voyage pas dans le temps. Je pleurai mes parents morts, l’oncle Pietru aussi.
Les loups se dispersèrent, un seul resta. Le grand blanc. L’espace d’un instant, je crus qu’il voulait que mon maître rejoigne la meute. Ce dernier fit claquer sa longue cape, et le loup blanc disparut aussi subitement qu’il était venu sous la pâle lumière de la lune.
Je regardai mon maître et vis qu’une grande émotion  l’étreignait. Qu’avait-il senti que je n’avais pas perçu ? Nous rentrâmes au château. Jamais plus nous n’avons évoqué cette étrange nuit où se mêla magie et mystère.

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