lundi 18 juin 2018

On n’est jamais mieux trahi que par ses meilleurs amis.


                 Tu es un idiot, Luke Murdock. Oui, un véritable idiot. Tu n’avais pas le droit. Comment as-tu osé me faire ça ? Tu n’avais pas de droit de faire ce que tu as fait, pas le droit de me laisser tomber, pas de droit de partir. Pas comme ça. Luke, tu étais mon meilleur ami… Comment veux-tu que je me remette de ta trahison ? Lâche. Tu n’es qu’un lâche. Incapable de résister au grand plongeon. Happé par le néant. Dévoré par les ténèbres. Luke… Tu n’avais qu’une chose à faire. Tu m’entends, Luke ? Une seule chose. On s’était promis. Tu m’avais promis que tu ne le ferais plus. Et regarde-nous aujourd’hui… Moi, abandonné à mon sort, et toi, une âme comme un pantin désarticulé. Tu crois que ça guérira ? Avec du temps ? Le temps ne guérit rien du tout. Il nous apprend juste à vivre avec la peine.

                Tu tentais de te distraire, tu faisais la fête, tu cherchais l’amour, tu croyais le trouver, puis tu retombais. De haut. Tu tentais de jouer avec la vie pour te faire croire que tu la maîtrisais. Tu roulais trop vite ; tu frôlais l’accident. Tu prenais trop de coke ; tu frôlais l’overdose. Et ça faisait peur aux parents : des gènes de banquiers, de PDG, d’hommes d’affaires, qui dégénèrent à ce point-là, c’est quand même incroyable ! Parfois ils essayaient de faire quelque chose, souvent ils déclaraient forfait. Mais la plupart du temps, ils n'étaient jamais là, ils ne disaient jamais rien. Ils signaient seulement le chèque à la fin du moi. Toi, tu la connaissais la solitude du gamin qui mouille son oreiller parce qu'il a oublié si ses parents étaient morts ou parti en voyage d'affaire ! Quelles affaires plus importantes que leur fils pouvaient les retenir si loin de toi ? Alors tu les détestais, tes parents. Parce qu’ils donnaient à la fois tant et si peu… Tant pour que tu puisses te foutre en l’air, et si peu de ce qui compte vraiment. Si bien que tu finissais par ne plus savoir ce qui compte, justement. Les limites s’estompaient. Tu étais comme un électron libre. Tu avais une carte de crédit à la place du cerveau, un aspirateur à la place du nez, et rien à la place du cœur. Tu allais en boîte plus que tu n'allais en cours ; tu avais plus de maisons que tu avais de vrais amis ; et deux cents numéros dans ton répertoire que tu n’appelais jamais. Tu te serais shooter à la vitamine C si cela avait été illégal... Pour prouver que tu existais. Pour montrer que tu étais plus qu’un élément de décoration oublié dans un salon bien trop grand. Ou peut-être pour oublier… Toi-même, Luke, tu ne le savais plus. Tu étais la fameuse jeunesse dorée. Et tu n'avais pas le droit de t’en plaindre ! Parce qu’il paraît que tu avais tout pour être heureux… Alors tu crevais à peu feu, dans tes appartements trop grands, des moulures d’ambre à la place du ciel, repus, bourrés de coke et d’antidépresseurs, le sourire aux lèvres. C’était plus facile de tomber dans la drogue que d’affronter la vie, plus facile de piquer ce que tu avais envie que d’essayer de le gagner, plus facile de coucher avec une fille sans qu'on ait de sentiments pour elle et l'abandonner au matin que de construire une relation longue et heureuse. L’amour, ça demande des efforts, du courage. L’amitié aussi.

                Un matin, je t’ai emmené sur les toits du monde, je t’ai fait prendre da la hauteur. Alors seulement tu as commencé à ouvrir les yeux et regarder autour de toi. Et quand tu as observé ce monde, auquel tu voulais absolument appartenir, tout ce que tu y as vu, c’est six milliards de dingues qui cherchaient un raccourci vers la sortie. Une armée de fous qui avait perdu cette étincelle qui faisaient d’eux des hommes et des femmes. Ils se tiraient les uns sur les autres ou bien ils se faisaient tout bonnement sauter la cervelle pour ne plus voir ça. Et c’était nous les cinglés ? Alors tu m’as dit que j’étais le seul borgne dans ce royaume d’aveugle. Parce que moi, j’admettais que ce monde me rendait dingue. Ce jour-là, tu m’as promis d’arrêter. Plus de drogues, plus d’alcool, plus de relations d’un soir. Tu m’as fait ce serment. Et je t’ai cru, putain. J’étais ton ami…

                Mais il suffit d'un regard pour vaciller. Il suffit que quelqu'un tende sa main pour que l'on sente soudain qu'on est fragile, vulnérable, et que tout s'écroule, comme une pyramide d'allumettes… Tu te croyais solide et triste comme la pierre, et voilà que tu n’étais rien de plus d’une statue de sable, un grain pour une déception donnée, une occasion gâchée, un acte manqué. Alors tu as rechuté… Pour la dernière fois. L’ultime bad trip. Le voyage final. Tu n’avais pas le droit de mourir ! Luke, tu étais un frère pour moi… Pourquoi ? Traître. Tu n’avais pas le droit de me laisser… Comment as-tu pu m’abandonner ? Parfois notre cœur a besoin de plus de temps pour accepter ce que notre esprit sait déjà : on n’est jamais mieux trahi que par ses meilleurs amis.

dimanche 17 juin 2018

Je ne suis pas un héros


« Maman ! Maman ! Sam est rentré ! Il est de retour ! » hurle ma petite sœur Molly tandis que je passe le petit portillon du jardin fleuri en boitillant. Tout est comme à mon départ ; rien n’a changé. Trop enfermé dans mes souvenirs, je ne peux pas voir que les murs ont jauni, que le lierre a poussé, que ceux que j’aime ont vieillis. Les maisons sont comme les gens, elles ont leur âge, leurs fatigues, leurs folies. Ou plutôt non : ce sont les gens qui sont comme les maisons, avec leur cave, leur grenier, leurs murs et, parfois, de si claires fenêtres donnant sur de si beaux jardins. 

« Tu es drôle à regarder, me lance mon frère ainé, lui qui a choisi la tranquille vie de cadre dans une des belles entreprises de la ville, lui qui est marié à la plus belle des femmes, lui qui veille sur deux superbes enfants. On dirait une âme comme un pantin désarticulé. 
- Content de te voir aussi, Lincoln… soufflé-je en le serrant dans mes bras. 
- Alors, demande-t-il enjoué, qu’est-ce que ça fait d’être un héros ? 
- Je ne suis pas un héros, Lincoln... Je suis toujours Sam. Je suis toujours ton frère. 
- Regarde-moi dans les yeux, Sam, et dis-moi que tu n’es pas héroïque. Est-ce que tu te souviens au moins de ce que tu as fait ? Tu as sauvé je-ne-sais-combien de soldats captifs en Irak, tu as eu la Silver Star pour cela ! » 

Je ferme les yeux. Est-ce que j’ai vraiment fait cela ? Peut-être que oui, peut-être que non. Cela ne m’importe plus. Qu’est-ce que c’était, d’être un héros ? Que n’ai-je donc enduré, ou souffert, ou perdu ce à quoi je tenais le plus au monde pour mériter un tel titre ! Je ne connais pas le nom d’un seul héros qui fut heureux après avoir reçu cette dénomination. Pas un seul. 

« Tu as de vilaines cernes, fait remarquer Molly. » 

Je ne dors plus vraiment. Et la nuit, quand on ne dort pas les soucis se multiplient, ils enflent, s'amplifient, à mesure que l'heure avance les lendemains s'obscurcissent, le pire rejoint l'évidence, plus rien ne paraît possible, surmontable, plus rien ne parait tranquille. L'insomnie, comme le rêve, est la face sombre de l'imagination. Je connais ces heures noires et secrètes. Au matin on se réveille engourdi, les scénarii catastrophiques sont devenus extravagants, la journée effacera leur souvenir, on se lève, on se lave et on se dit qu'on va y arriver. Mais parfois la nuit annonce la couleur, parfois la nuit révèle la seule vérité : le temps passe et les choses ne seront plus jamais ce qu'elles ont été. Je l’ai encore revu cette nuit. Cet enfant, couvert de sang, qui me regarde fixement. Sa bouche est entrouverte et gobe du vide, comme pour me dire quelque chose que je ne peux pas entendre. Je ne le connais pas autrement que dans ce rêve qui revient tous les soirs, nuit après nuit. Encore et encore, sans jamais disparaitre. Comme une cicatrice de l’âme, une blessure du cœur. 

« Viens goûter la tarte de grand-mère, lance mon frère en me tirant de mes pensées, joins-toi à la fête ! C’est toi que nous célébrons aujourd’hui ! » 

Moi que nous célébrons, mais je n’ai pas le cœur en fête. Je suis morne au milieu du bal le plus joyeux. Tout le monde rit. Grand-mère a même sorti les albums photos. Et elle commente de sa voix chevrotante des années passées tous les souvenirs qu’habitent ces lieux figés sur le papier sensible. Je souris enfin et rejoins mon aïeule dans le petit canapé brun. Je l’embrasse sur la joue. Son petit-fils est rentré de la guerre qui avale tant d’hommes, tant d’amis, tant de fils. Mon regard se pose finalement sur les photos. Et là ! Voici que l’enfant en sang me fixe encore, campé sur ses jambes malingres ! 

« Grand-mère, qui est-ce ? demandé-je la voix enroué de surprise ou de crainte. 

- Mais enfin, Sam, c’est toi ! sourit-elle en approchant la photo. » 

Je me frotte les yeux. Le sang a laissé sa place à une salopette ridicule sur le cliché au sépia révélateur. Et je reconnais mes traits au milieu de ceux qui m’étaient inconnu. L’enfant a disparu, et il ne reste que moi sur la photo vieillie. J’aurais pourtant juré que je l’y avais vu un instant plus tôt ! 

« Et là, crié-je soudain en retrouvant mon gamin sur les autres clichés, vous le voyez ? Un gosse blanc comme un mort, maigre comme un clou, triste comme une pierre ! Couvert de sang ! Vous le voyez ?!? » 

L’enfant me fixe toujours, mais personne ne répond. Grand-mère est inquiète, Molly aussi, Maman rapplique de la cuisine au salon. Il y a que Lincoln pour réagir… et il éclate de rire. 

« Très drôle, Sam, vraiment hilarant ! souffle-t-il entre deux gloussements. Tu as failli m’avoir aussi, tiens, avec ton histoire de gamin ! 
- Tu ne le vois pas ? répété-je avec hébétement. Lincoln, pour de vrai, tu ne le vois pas ? 
- Il n’a rien à voir de spécial, Sam, sinon ton impressionnant comme hilarant jeu d’acteur ! Tu es vraiment doué, y a pas à dire ! C’est pas soldat que tu aurais dû être, c’est comédien ! 

Les autres semblent maintenant tout aussi convaincus que Lincoln d’une blague que j’aurai pu leur faire. Pourtant c’était sérieux… Je ris avec eux pour cacher mon malaise. L’enfant me regarde toujours. Et pour la première fois, un son franchit ses lèvres. « Tu crois être une sorte de héros ? Tu te trompes Sam... Tu te mens à toi-même. Tu n'es pas un héros. Tu es un tueur. Tu es un assassin. Tu es un monstre. As-tu la moindre idée de ce qu'il se passe tout là-bas, aux confins de la Terre, dans l’Enfer que tu as fui ? Il y a du sang partout, Sam ! Et il est sur tes mains. Je peux lire en toi comme dans un livre ouvert... Je peux lire en toi. Et sais-tu ce que j'y vois ? Ta culpabilité. Ta douleur. Ton chagrin. Ton remords. J'ai seulement suivi le son de ta douleur, Sam ! Tu n'as aucune idée à quel point elle est assourdissante. On peut l'entendre à des kilomètres à la ronde ! A l'intérieur, tu es déjà mort. Certains pensent que tu es un héros : la vérité, Sam, c’est que tu n’es rien de plus qu’un meurtrier qu’on a autorisé à tuer. Pense à tous les enfants comme moi qui sont morts à cause des feux croisés ! Tu es tombé en disgrâce de toutes les façons possibles et inimaginables... » Plus son discours avance, et plus mon rire fane. Il a raison. Un soldat, c’est un assassin légal. On nous bourre le crâne de belles valeurs, d’idées si ce n’est d’idéaux, mais au final, nous ne sommes rien de plus de des meurtriers en uniforme. Qu’ai-je pu éprouver en voyant des innocents mourir sous mes propres coups ? Sur le moment rien du tout, la mort fait partie des choses qu’on avait apprises à l’entrainement. Mais ensuite… Du chagrin. De la colère. Du soulagement. Le syndrome du survivant. Soulagé que ce ne soit pas moi, mais je m’en veux d’éprouver ces sentiments. Plus que tout, j’ai du remords. Et maintenant je sais une bonne fois pour toutes qu'on ne chasse pas les images, encore moins les brèches invisibles qui se creusent au fond des ventres, on ne chasse pas les résonances ni les souvenirs qui se réveillent quand la nuit tombe ou au petit matin, on ne chasse pas l'écho des cris et encore moins celui du silence.