« Maman ! Maman ! Sam est rentré ! Il est de retour ! » hurle ma petite sœur Molly
tandis que je passe le petit portillon du jardin fleuri en boitillant. Tout est comme à
mon départ ; rien n’a changé. Trop enfermé dans mes souvenirs, je ne peux pas voir
que les murs ont jauni, que le lierre a poussé, que ceux que j’aime ont vieillis. Les
maisons sont comme les gens, elles ont leur âge, leurs fatigues, leurs folies. Ou
plutôt non : ce sont les gens qui sont comme les maisons, avec leur cave, leur
grenier, leurs murs et, parfois, de si claires fenêtres donnant sur de si beaux jardins.
« Tu es drôle à regarder, me lance mon frère ainé, lui qui a choisi la tranquille vie de
cadre dans une des belles entreprises de la ville, lui qui est marié à la plus belle des
femmes, lui qui veille sur deux superbes enfants. On dirait une âme comme un
pantin désarticulé.
- Content de te voir aussi, Lincoln… soufflé-je en le serrant dans mes bras.
- Alors, demande-t-il enjoué, qu’est-ce que ça fait d’être un héros ?
- Je ne suis pas un héros, Lincoln... Je suis toujours Sam. Je suis toujours ton frère.
- Regarde-moi dans les yeux, Sam, et dis-moi que tu n’es pas héroïque. Est-ce que
tu te souviens au moins de ce que tu as fait ? Tu as sauvé je-ne-sais-combien de
soldats captifs en Irak, tu as eu la Silver Star pour cela ! »
Je ferme les yeux. Est-ce que j’ai vraiment fait cela ? Peut-être que oui, peut-être
que non. Cela ne m’importe plus. Qu’est-ce que c’était, d’être un héros ? Que n’ai-je
donc enduré, ou souffert, ou perdu ce à quoi je tenais le plus au monde pour mériter
un tel titre ! Je ne connais pas le nom d’un seul héros qui fut heureux après avoir
reçu cette dénomination. Pas un seul.
« Tu as de vilaines cernes, fait remarquer Molly. »
Je ne dors plus vraiment. Et la nuit, quand on ne dort pas les soucis se multiplient, ils
enflent, s'amplifient, à mesure que l'heure avance les lendemains s'obscurcissent, le
pire rejoint l'évidence, plus rien ne paraît possible, surmontable, plus rien ne parait
tranquille. L'insomnie, comme le rêve, est la face sombre de l'imagination. Je connais
ces heures noires et secrètes. Au matin on se réveille engourdi, les scénarii
catastrophiques sont devenus extravagants, la journée effacera leur souvenir, on se
lève, on se lave et on se dit qu'on va y arriver. Mais parfois la nuit annonce la
couleur, parfois la nuit révèle la seule vérité : le temps passe et les choses ne seront
plus jamais ce qu'elles ont été. Je l’ai encore revu cette nuit. Cet enfant, couvert de
sang, qui me regarde fixement. Sa bouche est entrouverte et gobe du vide, comme pour
me dire quelque chose que je ne peux pas entendre. Je ne le connais pas autrement
que dans ce rêve qui revient tous les soirs, nuit après nuit. Encore et encore, sans
jamais disparaitre. Comme une cicatrice de l’âme, une blessure du cœur.
« Viens goûter la tarte de grand-mère, lance mon frère en me tirant de mes
pensées, joins-toi à la fête ! C’est toi que nous célébrons aujourd’hui ! »
Moi que nous célébrons, mais je n’ai pas le cœur en fête. Je suis morne au milieu du
bal le plus joyeux. Tout le monde rit. Grand-mère a même sorti les albums photos. Et
elle commente de sa voix chevrotante des années passées tous les souvenirs qu’habitent ces lieux figés sur le papier sensible. Je souris enfin et rejoins mon aïeule
dans le petit canapé brun. Je l’embrasse sur la joue. Son petit-fils est rentré de la
guerre qui avale tant d’hommes, tant d’amis, tant de fils. Mon regard se pose
finalement sur les photos. Et là ! Voici que l’enfant en sang me fixe encore, campé
sur ses jambes malingres !
« Grand-mère, qui est-ce ? demandé-je la voix enroué de surprise ou de crainte.
- Mais enfin, Sam, c’est toi ! sourit-elle en approchant la photo. »
Je me frotte les yeux. Le sang a laissé sa place à une salopette ridicule sur le cliché
au sépia révélateur. Et je reconnais mes traits au milieu de ceux qui m’étaient
inconnu. L’enfant a disparu, et il ne reste que moi sur la photo vieillie. J’aurais
pourtant juré que je l’y avais vu un instant plus tôt !
« Et là, crié-je soudain en retrouvant mon gamin sur les autres clichés, vous le
voyez ? Un gosse blanc comme un mort, maigre comme un clou, triste comme une
pierre ! Couvert de sang ! Vous le voyez ?!? »
L’enfant me fixe toujours, mais personne ne répond. Grand-mère est inquiète, Molly
aussi, Maman rapplique de la cuisine au salon. Il y a que Lincoln pour réagir… et il
éclate de rire.
« Très drôle, Sam, vraiment hilarant ! souffle-t-il entre deux gloussements. Tu as failli
m’avoir aussi, tiens, avec ton histoire de gamin !
- Tu ne le vois pas ? répété-je avec hébétement. Lincoln, pour de vrai, tu ne le vois
pas ?
- Il n’a rien à voir de spécial, Sam, sinon ton impressionnant comme hilarant jeu
d’acteur ! Tu es vraiment doué, y a pas à dire ! C’est pas soldat que tu aurais dû être,
c’est comédien !
Les autres semblent maintenant tout aussi convaincus que Lincoln d’une blague que
j’aurai pu leur faire. Pourtant c’était sérieux… Je ris avec eux pour cacher mon
malaise. L’enfant me regarde toujours. Et pour la première fois, un son franchit ses
lèvres. « Tu crois être une sorte de héros ? Tu te trompes Sam... Tu te mens à toi-même.
Tu n'es pas un héros. Tu es un tueur. Tu es un assassin. Tu es un monstre.
As-tu la moindre idée de ce qu'il se passe tout là-bas, aux confins de la Terre, dans
l’Enfer que tu as fui ? Il y a du sang partout, Sam ! Et il est sur tes mains. Je peux lire
en toi comme dans un livre ouvert... Je peux lire en toi. Et sais-tu ce que j'y vois ? Ta
culpabilité. Ta douleur. Ton chagrin. Ton remords. J'ai seulement suivi le son de ta
douleur, Sam ! Tu n'as aucune idée à quel point elle est assourdissante. On peut
l'entendre à des kilomètres à la ronde ! A l'intérieur, tu es déjà mort. Certains
pensent que tu es un héros : la vérité, Sam, c’est que tu n’es rien de plus qu’un
meurtrier qu’on a autorisé à tuer. Pense à tous les enfants comme moi qui sont
morts à cause des feux croisés ! Tu es tombé en disgrâce de toutes les façons
possibles et inimaginables... » Plus son discours avance, et plus mon rire fane. Il a
raison. Un soldat, c’est un assassin légal. On nous bourre le crâne de belles valeurs,
d’idées si ce n’est d’idéaux, mais au final, nous ne sommes rien de plus de des
meurtriers en uniforme. Qu’ai-je pu éprouver en voyant des innocents mourir sous
mes propres coups ? Sur le moment rien du tout, la mort fait partie des choses qu’on
avait apprises à l’entrainement. Mais ensuite… Du chagrin. De la colère. Du
soulagement. Le syndrome du survivant. Soulagé que ce ne soit pas moi, mais je
m’en veux d’éprouver ces sentiments. Plus que tout, j’ai du remords. Et maintenant
je sais une bonne fois pour toutes qu'on ne chasse pas les images, encore moins les
brèches invisibles qui se creusent au fond des ventres, on ne chasse pas les
résonances ni les souvenirs qui se réveillent quand la nuit tombe ou au petit matin,
on ne chasse pas l'écho des cris et encore moins celui du silence.
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