lundi 29 décembre 2014

A vos plumes - 1ère réponse !

Merci à ma chère AMarie T !!!

-------------------------------------------------

L’article s’étalait sur une page de l’édition du 25 mars 2014 d’Ouest-Aven :
« Un piano à queue de marque Steinway a été retrouvé hier matin, au sommet de la falaise à Plogoff dans le Finistère. Posé là, sur la lande rase balayée par le vent, dans un des plus beaux sites de Bretagne, il demeure un véritable mystère pour les promeneurs… »

 Mes yeux parcouraient l'article mais mon esprit déjà était ailleurs,  emporté loin, là-bas, sur cette côte aride aux senteurs de bruyères et d'ajoncs, où les goélands marins sans se lasser jouent aux brises du Noroît à défier la pesanteur. Mon rêve m'emportait et j'écoutais. Le vent faisait chanter les cordes de ce mystérieux instrument, incongrument arrivé sur la lande, et déjà ma décision était prise. Il fallait que j'aille voir, que je me rende compte par moi-même de ce prodige.

Je pris donc le premier train en partance pour la Bretagne, pays de mes ancêtres, que je connaissais mal mais dont les légendes coulaient au-dedans de moi comme la musique de la mer. Après un changement à Rennes, puis à Brest, je pris le car pour arriver vers le soir, épuisée de ce long trajet bruyant, à l'auberge de Plogoff. On ne parlait que de ça dans tout le pays. Personne n'avait encore osé toucher le grand piano, comme on évite un cachalot échoué sur le rivage. Les langues allaient bon train ! Les compères, assemblés autour d'un verre de Chouchen au comptoir, y allaient chacun de leur version, toutes plus fantaisistes les unes que les autres, pour expliquer comment ce diable de piano avait bien pu arriver là.

"Ma doué ! Père Le Floc'h,  ce serait-y pas l'grand échalas de la Villa des Mouettes qu'aurait par hasard eu c't'idée saugrenue ?
Que non pas ! Ce s'rait l'idée d'un Parisien qu'ça m'étonnerait pas ! " et chacun de pousser une exclamation sur "ces gens-là qui viennent de Paris et qui s'croient tout permis et qui n'respectent rien en Breizh !"

Après avoir fait un rapide brin de toilette et dîné d'une délicieuse soupe de poisson suivie d'une part de kouign amann, je décidai d'aller sur la falaise pour profiter du calme du soir et d'un coucher de soleil qui promettait d'être, sinon magnifique, du moins silencieux, après que toutes ces balivernes m'eurent empli la tête. J'avais besoin de solitude, et ne vous étonnez pas si mes pas m'ont menée, aussi sûrement qu'un invisible fil d'Ariane, vers le piano, toujours perché sur son socle de granit, entouré de ronciers et d'ajoncs, érigé comme un antique menhir offert à quelque divinité céleste et inconnue.

Je comprenais vite pourquoi personne encore n'avait songé à y toucher : je me déchirais les jambes sur les épines et eus la plus grande peine du monde à me hisser sur la plate forme rocheuse qui le soutenait. Mais une fois là-haut, quel spectacle ! Les derniers rayons du soleil couchant dardaient sur son bois vernissé une douce lumière dorée, et la brise  soufflant de la mer troublait à peine le silence, où perçaient parfois, de loin en loin, les cris plaintifs d'une mouette. La beauté de ce paysage me submergea, et je ne pus résister à l'envie d'effleurer les touches de ce magnifique instrument maintenant à ma portée. Serait-il accordé ? Je soulevais le couvercle. Les touches luisaient doucement aux derniers feux du jour.

Il n'y avait pas de tabouret pour m'asseoir, qu'à cela ne tienne, je jouais debout. Quelques notes de Mozart coulèrent entre mes doigts, fluides, légères comme la brise du soir. Le son montait, limpide, vers les étoiles qui commençaient à s'allumer dans l'azur de plus en plus foncé. L'obscurité grandit, bientôt je n'y vis plus rien. Je refermai doucement le couvercle, à regret. Je devais rentrer, et je réalisai soudain que je me trouvais seule, perdue sur la lande, mais je n'avais pas peur, je me sentais bien, apaisée, et je retrouvais sans difficulté le chemin du village, finalement proche.

Les parleurs avaient disparu. Je montais directement dans ma chambre.

Le lendemain, la première chose que j'entendis quand je descendis prendre mon déjeuner avant de reprendre mon car,  fut le bavardage des hommes au comptoir. Ils faisaient montre d'une grande excitation ! Le piano de la lande, et bé, vous savez quoi, ma p'tite dame ? Il a disparu ! Envolé ! Pfutt ! Evaporé ! Et oui, c'est comme je vous l'dis !

Et les tentatives d'explication sur sa disparition fusèrent, aussi fantaisistes que les théories qui tentaient d'expliquer son apparition.

Quand à moi, je laissais les langues aller bon train, que m'importait le pourquoi ? Ce que j'avais saisi de cette aventure, c'était la jouissance de la  musique, le son pur, la beauté transcendante, et, je le crois encore, l'essentiel.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire