mardi 24 février 2015

Belle et vieille

Lorsque la Belle aux bois dormant se réveilla, elle avait presque quatre-vingts ans.

Elle ouvrit les yeux et promena un instant son regard sur le plafond de son lit à baldaquin. Elle le trouvait plus terne que dans son souvenir, le rouge écarlate des rideaux s'était altéré. Puis elle se redressa. Elle étouffa un cri de douleur. Son dos la faisait affreusement souffrir, elle était raide comme une planche et ses articulations gémissaient en terribles craquements. La Belle se leva lentement, et, d'une démarche fragile et claudicante, se dirigea vers sa coiffeuse. Elle se regarda dans le miroir et s'observa longuement, mi-surprise. Elle y voyait une vieille femme dont les rides sillonnaient le visage. Ses cheveux blancs aux reflets argentés étaient relevés en une coiffure  recherchée qui ne lui allait plus. Elle n'était plus la belle jeune fille rieuse dont elle se souvenait, mais une respectable vieille dame. Elle se dirigea ensuite vers le balcon. Le jardin au parterre fleuri n'avait pas beaucoup changé. La fontaine, éclairée par la lumière dorée du soleil couchant, laissait toujours l'eau couler à flots. Le petit étang peuplé de nénuphars blancs avait toujours l'eau translucide d'un bleu céruléen. Les massifs de fleurs ceinturaient toujours l'étang et bordaient les allées pavées de larges pierres. Des rayons de soleil perçaient l'épais feuillage du grand chêne. Le saule pleureur balançait langoureusement ses longues branches dans le vent. La Belle adorait profiter de la fraîcheur du jardin. Elle aperçut sur un banc de marbre blanc un vieillard. Elle descendit le plus vite qu'elle le put les escaliers en colimaçon. En réalité elle traînait douloureusement sa vieille carcasse le long de la rampe. Bientôt, elle fut dans le jardin. Elle marcha en direction du banc et s'assit à côté du vieil homme. Il tourna la tête vers elle et ils se dévisagèrent longuement. Des larmes s'échappèrent du coin des yeux ridés et roulèrent le long de leurs joues. Elle caressa longtemps son crâne dégarni en le serrant contre son cœur. C'était son prince.




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