mardi 24 juillet 2018

Armageddon


            La place était déserte. Où était passée la grande roue qui s’élevait jusqu’aux frontières du ciel, au-dessus des tentes aux couleurs chatoyantes et des carrousels chantants ? Où s’était envolée l’odeur douce et sucrée de la barbe à papa ? Où avaient disparu les rires cristallins et les discussions enjouées ? Quand je regardais autour de moi, je ne voyais rien qui ne ressemblât à de la vie. Partis les grands-huit, parties les autos tamponneuses, partie la Dame Esméralda. Plonger la tête dans le soi-disant chaudron magique de cette charlatane m’avait conduit ici en un battement de cils, bien loin de la tente aux milliards de coussins et aux fumeroles pesantes d’encens de la foraine.

            Je savais où j’étais, mais le monde n’était plus tel que je le connaissais : il était dévasté. Mon village natal tombait en ruine. Les épiceries étaient saccagées. Les maisons voyaient leurs toits arrachés. Pour regarder dehors, dans les bâtiments qui avaient résisté si on pouvait encore les considérer comme tels, les trous étaient plus à la mode que les fenêtres. J’errais dans ces rues qui m’avaient vu grandir. Je ne les reconnaissais pas. Qu’avait-il bien pu se passer ? Comment en était-on arrivé là ?

            « Ne restons pas ici ! souffla l’homme sur lequel je venais de tomber au détour d’une ruelle. Ils pourraient être là… Rentrons. »

            Je connaissais cet homme. Un teint pâle, des cheveux noirs de jais, des yeux verts éclatants d’intelligence. Il mesurait un peu moins de deux mètres de haut, mais son extrême maigreur le faisait paraître bien plus grand. Un nez aquilin trônait au milieu de cette figure svelte, des lèvres fines fendaient ce visage familier. Mieux que quiconque, je connaissais cet homme… quand il était plus jeune. C’était moi.

             Mon visage avait changé. Il avait mûri. Des cicatrices constellaient désormais mes joues, une barbe drue et sale avait poussé, une terre brune collait à chaque centimètre de peau et de vêtement. Et ces motifs se répétaient sur tout mon corps, si bien que je me semblais inconnu à moi-même. Sans ces yeux comme deux émeraudes, je ne me serais pas reconnu.

            Je croisai enfin mon regard – et c’était aussi étrange à vivre qu’à dire. Mon alter ego se figea, incrédule, tandis que ses compagnons passaient sans me voir. Il semblait être le seul à me percevoir. Je vis ses muscles se crisper, prêt à me sauter dessus dans un sombre dessein. Cependant, il ne fit rien. D’un signe discret mais autoritaire, il m’ordonna de le suivre. Et ainsi je me glissai derrière le groupe, sans qu’aucun autre que ce moi ne semblât me voir.

            Nous marchâmes pendant une petite dizaine de minutes, jusqu’à rejoindre un campement, au fond de ce qui avait été un bois verdoyant mais n’était plus aujourd’hui qu’une parodie de forêt. Mon double me désigna une cabane, un peu à l’écart du bivouac, mais à son opposé. Je le traversai donc sans que personne ne s’approche de moi pour me demander qui j’étais et d’où je venais – ce qui m’étonna beaucoup. Je m’attendis donc dans le chalet, me voyant donner des directives aux habitants de ce campement.

            « Bienvenue en 2028, lança mon alter ego. Je me doutais que tu ne tarderais plus. C’est Esméralda qui t’a envoyé ici, n’est-ce pas ?
- C’est… c’est quoi ce délire ? demandai-je après un instant d’hébètement.
- Moi aussi je croyais que c’était une arnaqueuse… Enfin, c’est normal, puisqu’on est la même personne. Tarif libre. Un chaudron magique. D’habitude, ce sont les cartes de tarot ou les boules de cristal qui prédisent l'avenir… Et puis, si je me souviens bien, le liquide blanc à filaments donnait pas du tout confiance. On a dû plonger notre tête dedans, n’est-ce pas ? Il y avait de quoi ne pas croire à toute cette histoire…
- Alors je suis vraiment dans le futur ?
- Et pas qu’un peu.
- Si c’est le cas, pourquoi t’es le seul à me voir ?
- Parce que c’est un voyage astral, c’est ce qu’elle m’avait expliqué après coup. Il n’y a que ton esprit qui a été aspiré par le tourbillon d’une faille temporelle. Toi et moi, on est la même personne. On vibre en phase. On est sur la même longueur d’onde. »

            J’avais du mal à croire à tout ça. Je fermai les yeux pour essayer de comprendre. Tout cela n’avait aucun sens.
«  Et alors, qu’est-ce qu’on devient ? »
Mon double attrapa un journal et commença à lire.
« “La pandémie du Croatoan a touché l’Australie.” “Le président américain John Temper se prononce en faveur du bombardement de Houston.” Oh, ça fera encore baisser le prix de l’immobilier dans le coin. Jetons un œil à la page des sports… Ah, oui, c’est vrai, il n’y a plus de sports. L’Assemblée Nationale et le Sénat ont voté une loi révoquant le droit d’assemblée. Enfin, ce qu’il reste d’eux. Aujourd’hui, ils sont à peine assez nombreux pour faire une partie de foot.
- Qu’est-ce que tu essayes de me dire ?
- C’est la fin du monde, et on ne peut plus rien faire pour l’empêcher de sombrer. Tout ce qu’on peut faire, c’est essayer de survivre. »

            Cette déclaration m’écrasa. La fin du monde ? On avait déjà connu de nombreuses prédictions de la fin du monde, mais là… J’arrivais presque à croire ce que me disait mon double. J’avais vu ce paysage dévasté, et j’avais croisé le regard de ces gens, au campement.

            « Raconte-moi tout, demandai-je.
- Tout a commencé il y a bien des années, quand nos ancêtres étaient obnubilés par des bouts de papier qu’on appelait argent et rendaient certains hommes plus puissants que d’autres. Et ces nouveaux dieux ne reculeraient devant rien pour arriver à leur fin. La campagne s’était trouvée de nouveaux chefs, des types qui la réorganisaient dans leurs bureaux. Des mégapoles, ils étaient venus nous convaincre que l’avenir était dans la production en batterie. Ils disaient qu’aujourd’hui un éleveur devait nourrir des centaines, des milliers de gens entassés dans leurs villes. Que la planète n’avait plus la place pour le bétail, et que les hommes n’avaient plus le temps de les mener au pré. Que sur la même surface, désormais, la technique permettait d’augmenter le rendement ! Il suffisait de ne plus exiger de la terre qu’elle fournisse sa force aux bêtes, mais de leur apporter l’énergie nous-mêmes, sur un plateau ! Et c’était une révolution. Car nous avions été élevés par des gens qui croyaient à la réalité du sang. Jusqu’ici, les bêtes que nous mangions se nourrissaient d’une herbe engraissée dans le terreau de chez nous, chauffée au soleil de chez nous, battue par les vents de chez nous. L’énergie puisée dans le sol, envoyée dans les fibres de l’herbe, diffusée dans les tissus musculaires des bêtes, irriguaient nos propres corps. L’énergie se transférait verticalement, des profondeurs vers l’homme, par l’herbe puis la bête. C’était cela être de quelque part : c’était porter dans ses veines les principes chimiques d’un sol. Et voilà qu’on nous annonçait que le sol était devenu inutile ! Désormais, pour s’en sortir financièrement, il fallait délocaliser, produire à l’autre bout du monde à moindre frais ce que l’on pouvait produire chez nous mais plus cher. Et pour les agriculteurs, il fallait, à grand renfort de pesticides et d’engrais, effacer les aléas de la nature. Sans aucune limite morale. Les industries des biocides y gagnaient, les agriculteurs aussi, et le consommateur pouvait même payer moins cher sa nourriture. Cela semblait sans perdant. Sauf un, qu’on exploitait le plus puis qu’on passait sous silence : les terres, la Terre ! Comme un sportif qu’on doperait depuis des années ; au début, il performe mieux qu’avant, et au bout d’un moment il claque. »

            Il marqua une pause. Cependant, je n’avais pas besoin d’en entendre plus pour comprendre ce qu’il s’était passé.

            « Et la Terre nous a claqué entre les doigts…
- Exactement. L’environnement claquait tout autour de nous. On produisait de moins en moins. Ajoutée à cela, la disparition des insectes pollinisateurs. Chaque année, un tiers des abeilles disparaissait sans qu’on y prête attention. Enfin, pas tous. Certains avaient entendu la lente agonie de la Terre, et ils s’étaient levés. Les théoriciens de l’écologie prônaient la décroissance. Puisque nous ne pouvions pas continuer à vivre une croissance infinie dans un monde aux ressources raréfiées, nous devions ralentir nos rythmes, simplifier nos existences, revoir à la baisse nos exigences. On pouvait accepter ces changements de plein gré. Mais bientôt, les crises économiques nous les avaient imposés.
- Qu’est-ce qu’il s’est passé ensuite ?
- Ils n’ont pas écouté cette sage prophétie. Ces gens-là ne parlaient qu’en termes de profits… Et peu de temps après, quelques années seulement, ils ont vu leur absurdité. On a déclaré l’état d’urgence. Les océans ont englouti les îles. Les grandes villes ont été frappées par les inondations. Ouragans. Incendies. Sécheresses. C’était devenu le quotidien des humains. Cependant, la Terre était toujours trop peuplée. Le problème de la surpopulation était, avant et après l’état d’urgence, un problème mondial, débattu entre de nombreux spécialistes, politiques ou philosophes. Dans les rues, beaucoup dénonçaient le silence complet des gouvernements sur les questions vitales de la surpopulation et d’écologie, semblant attendre que les problèmes se règlent d’eux-mêmes avec les cataclysmes. Les journalistes assistaient à des échanges musclés entre des gens qui ne comprenaient pas qu’on puisse élire un président qui ne voulait pas agir sur la question démographique, et d’autres qui étaient révulsés par l’idée de devoir “trier” ceux qui pouvaient vivre. Les mots précédaient alors les gestes, et partout dans le monde, des incidents se déclenchaient. Violences verbales, physiques et dans certains cas meurtres forcèrent les gouvernements de chaque pays à apparaître ensemble à la télévision pour promettre qu’ils travailleraient ensemble. Mais aucun gouvernement, même la Corée du Nord, sur le podium des pays les plus extrêmes à cette époque, ne pouvait se permettre d'appliquer une politique suffisamment puissante pour endiguer la hausse exponentielle de la population. Du moins… Aucun qui respecte les droits de l'homme… Entre autre chose. Et c'était là l'impasse. Les peuples à travers le monde avaient pris le relais là où les politiques étaient pieds et poings liés. Et en 2023, ce fut la débandade. Le 19 mai, en plein cœur de Chicago, un hôpital gériatrique fut pris pour cible par un groupe d’une douzaine de personnes. Armés, ils firent rapidement un massacre à l’intérieur de l’institut. Deux d’entre eux périrent et les autres furent neutralisés par la police américaine. L’enquête détermina rapidement que ces individus ne se connaissaient que depuis peu et étaient motivés par des raisons “démographiques extrêmes”. Ce drame fut le premier à être qualifié de “purge” – ce mot sera d’ailleurs repris pour nommer les attentats et meurtres de grande envergure motivés par le problème démographique mondial. Les purges se multipliaient et le monde entier faisait face à une nouvelle forme de terrorisme : la plus dangereuse qui soit. En effet, motivés par les seuls idéaux des problèmes de la surpopulation mondiale, les auteurs des purges étaient de toutes nationalités et de tous milieux sociaux.  Certains chefs d'état furent pris pour cibles lors de congrès internationaux. Certaines forces de police dans certains pays se mettaient à douter de leurs politiques. Les plus petits pays furent d'ailleurs les premiers à être fragilisés voire à ne plus avoir de gouvernement en place. Petit à petit, le monde entier devint une terre de non-droit, où la violence prenait le dessus sur tout le reste. Même les motivations des uns et des autres semblaient s'effacer. Et cela continue toujours. En France, seule la peur règne. Nombreuses sont les villes et les routes qui sont abandonnées, dévastées et même couvertes de cadavres. Plus aucune instance ne gère réellement le pays, et il semble que ce soit pareil dans le reste du monde. »

            Je comprenais mieux désormais ce que j’avais vu. Une ville détruite. Les gens apeurés et démoralisés. C’étaient des survivants. Ils avaient survécu au monde, ils avaient survécu à la folie des hommes.

            « Qu’est-ce que tu as fait, alors ?
- Un peu avant l’annonce de l’état d’urgence, lassé d’habituer ces villes surpeuplées dont la gouvernance impliquait la promulgation toujours plus abondante de règles, haïssant l’hydre administrative, excédé par l’introduction forcée des nouvelles technologies dans tous les champs de la vie quotidienne, pressentant les chaos sociaux et ethniques à venir, je décidai de quitter les zones urbaines pour regagner les bois. Et je ne fus pas seul ! Ensemble, nous recréions des villages dans des clairières. Ce mouvement s’apparentait aux expériences hippies mais se nourrissait de motifs différents. Les hippies fuyaient un ordre qui les oppressait. Les néo-forestiers fuyaient un désordre qui les démoralisait. Les bois, eux, étaient prêts à accueillir les hommes ; ils avaient l’habitude des éternels retours. Le froid, le silence et la solitude étaient des états qui se négociaient plus chers que l'or. Sur une Terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, une cabane forestière était l'Eldorado.
- Pourquoi avoir choisi la forêt ? Tant d’endroits auraient pu vous accueillir…
- La vie dans les bois permet de régler sa dette avec l’environnement. Nous respirons, mangeons des fruits, cueillons des fleurs, nous baignons dans l'eau de la rivière et puis nous mourrons sans payer l'addition à la planète. Nous avons érigé le conseil de Baden-Powell en principe : “Lorsqu'on quitte un lieu de bivouac, prendre soin de laisser deux choses. Premièrement : rien. Deuxièmement : ses remerciements.” L'essentiel est de ne pas peser trop à la surface du globe. Puis, il y a l’instinct de survie. Loin des villes, nous échappons aux purges. Et aujourd’hui, nous voilà !
- Si seulement je pouvais vous aider…
- Tu le peux ! Tu as toute les cartes en mains. Tu sais ce qui va advenir de notre monde. Tu as vu le fond du gouffre. Tu peux faire les choses différemment ! Tu peux changer ça…  »

            Il laissa sa phrase en suspens, et me regarda dans les yeux, avec un air triste et mélancolique. Il avait presque le regard de l’homme résigné qui part à la guerre en sachant qu’il n’en reviendrait pas.

            « … mais tu ne le feras pas. Parce que je l’ai pas fait. Parce que je savais que le monde courait à sa perte mais je n’ai absolument rien fait. Parce que c’est pas notre genre de croire les voyantes de fête foraine. »

            Il me tourna le dos. Je commençais à me sentir brouillé, les images se faisaient plus floues. Je me sentais partir.

            « Un dernier conseil ! me lança-t-il. Quand tu seras de retour en 2018, fais des stocks de papier toilette – biodégradable et respectueux de l’environnement bien sûr, on est pas des sauvages. Amasse tout ce que tu peux, stocke les comme si c’était de l’or ! Parce que maintenant, ça vaut plus que de l’or. Tu me remercieras un jour, je peux te le garantir ! »

            Ses derniers mots me parvinrent comme un écho lointain. Il y eut un noir. Je sortis ma tête du chaudron en inspirant un grand coup, au bord de l’asphyxie.

            « Votre voyage astral s’est bien passé ? me questionna Dame Esméralda. Vous savez, seul votre esprit s’est transporté pour vibrer en phase avec votre vous futur…
- Je sais.
- Comment allez-vous mettre à profit ce que vous avez vu ?
- Je vais acheter bio… et faire des stocks de papier toilette. »

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